Les Amis d’Al-Rowwad

Ils montent le son à Gaza

De l’extérieur, la bande de Gaza occupée apparaît comme un lieu de misère. Trois agressions militaires israéliennes acharnées depuis décembre 2008 ont causé une destruction indicible, faisant des milliers de morts, plus de 15 000 blessés, plus de 75 000 personnes sans-abri et un demi-million déplacées.

Dans le même temps, un siège long d’une décennie a conduit les Palestiniens dans la bande côtière au bord de la catastrophe avec une infrastructure en lambeaux.

Mais Gaza, c’est aussi le lieu d’un moral inflexible, de joie occasionnelle, et de musique et de spectacle. Malgré les difficultés, des jeunes gens ont formé des groupes pour transmettre une partie de la réalité de Gaza. Voici un aperçu de certains de ces groupes parmi les plus connus.

Le groupe Sol

C’est l’offensive de huit jours contre Gaza en novembre 2012 qui a motivé la formation de ce groupe. Son but était de remonter le moral de la population de Gaza après cette agression.

« Quand nous avons créé le groupe, l’assistance était assez faible » dit Antar. « Nous étions jeunes et nous n’étions pas si bons. Mais nous avons travaillé dur et joué dans de nombreux lieux gratuits pour arriver là où nous en sommes ».

Le groupe Sol, ainsi nommé d’après la cinquième note de la gamme, se concentre sur la musique arabe moderne et traditionnelle, et joue maintenant dans des réceptions, des cafés et des salles dans toute la bande de Gaza, selon Antar, à condition d’obtenir les autorisations nécessaires des autorités de Gaza, pas toujours accordées.

Les autorisations pour se produire à Gaza sont délivrées sur des critères de sécurité et de « considérations » sociales, ces dernières cherchant à éviter que la société conservatrice soit offensée, et pouvant exiger que la représentation n’incite à aucun « mélange des sexes ».

Le groupe a su continuer ses représentations malgré de tels obstacles.

« Gaza est pleine de guerres et de destructions » dit Antar. « Nous voulons chanter pour la vie et donner de l’espoir aux gens d’ici ».

Le groupe se compose de six membres et inclut Reem Anbar, 26 ans, la joueuse d’oud du groupe, la plus âgée, et la seule femme.

Musicienne depuis son enfance, elle est venue à l’oud des années plus tard. Elle a été parfois confrontée à une critique de la part de la société conservatrice où l’idée d’une femme qui se produit en public, surtout avec un groupe d’hommes, est parfois mal vue.

« J’ai rejoint le groupe avec mon petit frère Faris. C’est un très bon musicien et nous jouons ensemble dans des concerts. Notre famille nous soutient » dit-elle. « Ils sont avec moi et ils me soutiennent face aux critiques que je reçois parfois parce que je suis la seule fille du groupe ».

Une telle critique s’entend pourtant moins souvent maintenant, dit-elle.

« Au début, je recevais beaucoup de critiques. Mais les gens se sont habitués à me voir dans le groupe. Ils ont apprécié mon courage et la façon dont je joue au sein d’un groupe de garçons ».

Elle espère maintenant parvenir à former un groupe entièrement féminin à Gaza, a-t-elle déclaré à The Electronic Intifada, pour lutter contre les stéréotypes, à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine.

En fin de compte, elle espère que la musique, quel qu’en soit l’interprète, en viendra à porter bien au-delà des frontières.

« Notre message est un message de paix à tous les Arabes et à tous les autres pays » dit-elle. « Nous avons le droit de vivre, et la musique est notre langue ».

Le groupe Typo

Une nuit, en 2012, deux amis, Mohammed Zohud et Alaa El Hamalawi, étaient assis sur la terrasse de la maison d’El Hamalawi, jouant de la guitare et chantant.

Tout à coup, un voisin, Umm Mohammed, a ouvert sa fenêtre et leur a crié d’arrêter : « Nous voulons dormir, baissez le ton ! ».

Déçus, les deux amis se sont tus.

« Les maisons sont trop proches les unes des autres à Gaza. Les familles ne peuvent avoir de vie privée » dit Zohud, âgé aujourd’hui de 25 ans, chanteur et guitariste dans le groupe Typo, le fruit de sa passion et de celle d’El Hamalawi pour la musique.

Cette nuit a quand même joué un rôle dans leur avenir.

« Nous avons décidé d’écrire notre propre chanson » a-t-il dit à The Electonic Intifada, en l’honneur de cette nuit « Nous l’avons titrée ‘Umm Muhammad’ ».

Les deux hommes avaient toujours rêvé de former un groupe de rock mais il leur a fallu ajouter un batteur, Islam Shanghan, 22 ans, en 2012, pour que leur rêve devienne réalité.

Un nouveau trio de rock – le petit groupe classique, avec une batterie, une guitare et une basse – était né. Le nom est venu rapidement.

« Nous avons décidé de l’appeler Typo, parce que, tout comme pour notre groupe, c’est comme ça que les choses arrivent à Gaza » explique Hamalawi. « Par accident ».

Le groupe Typo – qui a maintenant quatre membres principaux, après que Samir al-Borno l’eut rejoint aux claviers – a publié sa première vidéo intitulée Hom al-Fajer (« Rêve de l’aube ») après l’offensive militaire israélienne de 2014 contre Gaza.

« Nous avons décidé de chanter l’espoir et la vie, malgré les milliers de martyrs et de destructions causés par les bombardements par Israël » dit El Hamalawi.

Quand ils ont démarré, dit Shanghan, cela a demandé un moment pour trouver un public.

« La musique rock est un peu bizarre pour les Palestiniens à Gaza, aussi nous étions prudents dans tous les concerts que nous avons donnés » dit-il.

Shanghan a commencé en combinant le rock avec d’autres rythmes orientaux pour que les chansons soient plus familières au public de Gaza. En même temps, le groupe essayait de composer des chansons qui reflétaient la réalité de vie à Gaza.

« Je prie et prie » dit une chanson :

« Cinq enfants endormis sur mes genoux/et la maison n’est pas suffisante/notre nourriture n’est pas suffisante/ je dis assez/ je suis satisfait mais pas optimiste/ et je mords ma main ».

Mais rien que pour se procurer des instruments décents, il a fallu se battre. Avec le siège de Gaza, il était presque impossible de se procurer des produits de consommation. Trouver de nouveaux instruments au niveau local s’avérait impossible et le groupe a été forcé de les commander en Cisjordanie occupée, un processus qui non seulement a pris des mois, mais cela a coûté plus du double pour les acheminer.

En plus, avec les coupures fréquentes d’électricité, et seulement quelques heures de courant par jour, le temps pour les répétitions reste sérieusement limité.

N’empêche que le groupe enregistrait son premier album à l’automne 2015. L’album, publié début 2016, fut appelé simplement Awal Khataa (« Premier Typo »). Sur ce point, le groupe se tient déterminé à rester positif.

« Nous voulons chanter pour la vie, la paix, l’espoir, nous voulons refléter notre réalité à travers la musique. La musique est la nourriture de l’âme, elle est notre message au monde » ajoute Zohud.

MC Gaza

Depuis ses 13 ans, Ibrahim Ghunaim adore le rap.

« Quand j’étais jeune, j’ai commencé à imiter les rappeurs que j’écoutais » dit-il, alors qu’il a 25 ans, à The Electronic Intifada. « Comme les années passaient, et que je réalisais que les mots parfois peuvent être plus forts que les armes, alors je me suis mis, moi aussi, à composer ».

Cela n’a pas été facile pour Ghunaim.

« Au début, je ne possédais rien. J’ai emprunté un peu d’argent à ma famille pour tenir. J’ai composé quelques chansons pour des institutions de Gaza afin de pouvoir faire un clip vidéo pour l’une de mes chansons ».

Jusqu’à récemment, la réputation du rap à Gaza était telle que quiconque se lançait dans une telle musique était regardé avec désapprobation.

« Certains groupes à Gaza me regardaient comme si j’étais un infidèle, et d’autres considéraient mon art comme incompréhensible. » dit-il.

Cette perception s’est modifiée à mesure que le rap devenait plus populaire. L’appréciation sur la musique en général est devenue plus normale alors que les Gazaouis arrivaient à la conclusion que l’art peut transmettre la souffrance et l’histoire d’une société assiégée au monde extérieur.

« J’écris ce que je vois, ce que je ne vois pas, ce que je veux voir », dit Ghunaim.

« Je chante la division palestinienne, le droit au retour, les réfugiés, la cause nationale, les martyrs, les prisonniers dans les prisons de l’occupation, et le siège. Je chante tout. »

Ghunaim a écrit environ 80 chansons, dit-il, mais malgré un certain nombre de vidéos bien produites, ses moyens restent encore limités.

« J’utilise toujours des méthodes simples et modestes. Je fais certaines chansons sur des clips vidéos avec un petit soutien de certaines institutions de Gaza ».

Le bouclage imposé de Gaza empêche les artistes palestiniens – y compris Ghunaim – de voyager et de porter leur musique vers un public plus large, ou simplement de créer des liens avec des musiciens de l’extérieur.

Ghunaim dit avoir reçu six invitations, rien qu’en 2017, pour se rendre en Cisjordanie ou plus loin afin de s’y produire. À chaque fois, il s’est vu refuser l’autorisation de voyager par les autorités israéliennes.

« La frontière m’a donné 10 %, et elle m’a dessaisi de 90 % » déclare Ghunaim. « Elle m’a accordé l’honneur de vivre à Gaza, mais elle m’a dessaisi de l’honneur de représenter mon pays à l’étranger ».

Osama Najjar est un écrivain et traducteur indépendant de Gaza.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source : The Electronic Intifada



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