Les Amis d’Al-Rowwad

Les enfants du camp de réfugiés d’Aida sont victimes d’incursions militaires israéliennes répétées

On sait que la vie au camp de Aida n’est pas normale quand la petite Rand, 6 ans, dit avoir espéré que sa mère, enceinte, ne donne pas le jour à un garçon : « On l’aurait arrêté comme Oncle Saed », dit-elle.

Normale ou anormale ? une journée au camp de Aida

Aida, Cisjordanie - « C’est normal, on a l’habitude ! ». C’est ce que me répond Salah, le directeur du Centre Lajee, quand je lui fais remarquer que le camp sent le gaz lacrymogène même quand les échauffourées n’ont pas encore commencé. Le Centre Lajee ( lajee signifie ’réfugié’ en arabe) est un centre culturel et un espace de créativité pour les enfants et les jeunes, inauguré en 2001 au camp de Aida, Bethléem. Convaincue par son idéologie qui soutient les droits nationaux, humains et moraux j’ai rejoint le Centre Lajee quand j’avais 14 ans.

Le 19 janvier 2014, un dimanche, j’ai rencontré quelques-uns des enfants qui participent aux activités quotidiennes du Centre, pour en savoir plus sur leurs expériences de tous les jours dans le camp. Il était 11 heures quand j’ai quitté mon logement à l’entrée du camp de Aida et franchi les 50 mètres entre ma maison et le centre. Ces temps-ci, même deux minutes de marche entre chez moi et le camp sont risquées. Les échauffourées démarrent parfois tôt le matin, quelquefois l’après-midi, et elles se poursuivent jusqu’après le coucher du soleil. Arriver jusqu’au Centre Lajee, qui se trouve entre la base militaire à la Tombe de Rachel et le Centre de distribution des Nations Unies à l’entrée du camp, c’est un parcours plein d’embûches. En temps normal cette rue est le lieu principal des manifestations entre les jeunes et les soldats israéliens.

En chemin, je remarque les briques et les pierres qui jonchent toute la rue, vestiges des heurts d’hier, avec des balles gaînées de caoutchouc et les grenades de gaz lacrymogènes. Plus près du Centre, je vois deux garçonnets dont l’un, me voyant, pointe du doigt le portail bleu dans le Mur de l’apartheid en me disant : « Regarde ! Ils ont ouvert la porte et sont sortis avec une jeep. Ils vont se tenir là jusqu’à ce que les jeunes arrivent et les voient, alors les jeunes vont leur lancer des pierres ». Le deuxième gosse poursuit : « Il y a 8 soldats qui sont là maintenant. Les autres vont venir plus tard ». Je remarque que les soldats font des allers-retours vers le Centre Lajee. L’autre gosse ajoute d’un ton fier : « Maintenant je ne m’enfuis plus quand ils commencent à tirer, j’ai l’habitude du bruit, c’est aadi (normal) … »

Près du Centre, une petite fille qui a l’air d’avoir 7 ou 8 ans court vers le camp lorsqu’elle voit les soldats. En s’approchant de nous, elle dit : « Je ferais mieux d’aller me cacher à la maison. Les soldats vont bientôt se mettre à tirer. Zay dayman [comme toujours] ».

Je monte les marches du Centre et je vois une fresque murale du poète palestinien feu Mahmoud Darwish. Kefah, la bibliothécaire du Centre Lajee, se lève pour me saluer. Elle me parle de l’activité prévue ce jour avec les enfants. Le but de l’activité d’aujourd’hui est de donner aux enfants l’occasion d’exprimer leurs sentiments sur ce qu’ils ont vécu il y a deux jours.

« Vendredi dernier, nous avions l’activité régulière de raconter une histoire aux enfants. Les enfants sont arrivés vers 10 heures. Nous avons lu une histoire tous ensemble, nous avons joué des jeux et nous avons regardé un film d’animation. Vers 13 heures 30 enfants de 7 à 14 ans se trouvaient dans le Centre, jouant ou dessinant. A 14 heures, la « Lajee Senior Dabkeh Troupe » (des jeunes de 15 à 20 ans) avaient leur pratique habituelle de dabkeh [littéralement ’coup de pied’ : danse folklorique en cercle). Quand les enfants et les jeunes ont voulu quitter le Centre pour rentrer chez eux, vers 16 heures, ils ont été piégés dans le Centre parce que les soldats israéliens tiraient des grenades lacrymogènes dans le camp, sans interruption.

Quelques minutes après, une dizaine de soldats lourdement armés ont envahi le Centre. Ils ont menotté un membre de la troupe de danse et ont exigé que les autres montrent leur carte d’identité. Ils ont enfermé les enfants et les bénévoles dans la bibliothèque. Notre équipe est restée fermement face aux soldats pour protéger nos enfants. Une bonne demie-heure plus tard, les soldats sont partis. Même si nous avons pu faire en sorte que les enfants soient physiquement indemnes, ils ont quand même été profondément affectés par cette expérience. Les mères se sont précipitées vers le Centre pour ramener leurs enfants à la maison. Une fois dehors, ils ont à nouveau subi des tirs lacrymogènes de la part des soldats. Nous avons essayé d’aller au camp mais on n’y voyait rien. Ce n’était pas du brouillard mais un épais nuage de gaz lacrymogène ».

Le lendemain, trois enfants seulement se sont pointés à l’activité « conte » de Kifah. Elle craint que les enfants ne viennent moins nombreux au Centre Lajee. Pourtant, quand j’arrive au Centre aujourd’hui, il y a une quinzaine d’enfants qui participent aux activités dans la bibliothèque. Quand on lui demande de peindre en style libre, Raghd, âgée de 8 ans, dit : « Je vais dessiner les soldats , les enfants qui leur jettent des pierres, et la grosse jeep avec la machine à gaz lacrymogène qui tire 9 grenades à la fois ». Répondant à la suggestion de Raghd, Salma, 9 ans, annonce : « Moi je veux dessiner la bibliothèque, les livres et les activités, quand les soldats tiraient dans le camp. Je vais dessiner Rand et les autres enfants qui avaient peur que les soldats ne viennent dans la bibliothèque ». Salma et d’autres enfants se sont moqués de Rand parce qu’elle a pleuré quand elle a été enfermée dans la bibliothèque avec les autres enfants, il y a deux jours.

Raghd rétorque qu’on ne devrait pas avoir peur des soldats. Elle dit : « J’ai l’habitude de voir les soldats maintenant. Après tout, ils entrent dans le camp tous les jours, et si ce n’est pas pendant la journée, c’est de nuit, et parfois les deux. Ils arrêtent des gens, et ils tirent. C’est normal et je n’ai plus peur d’eux ». Elle continue : « Les soldats sont des lâches. Est-ce qu’ils ont peur des enfants ? Oui ! Ils ont de gros fusils ils portent des vêtements et des casques très lourds et ils ont une grosse jeep. Et pourtant ces soldats attaquent les enfants et ils se cachent derrière les poubelles et de là ils tirent du gaz lacrymogène, des balles de caoutchouc et des vraies balles sur les enfants. Les enfants n’ont rien d’autre que des pierres, mais les soldats ont peur d’eux ».

Se sentant encouragée à parler par les mots de sa sœur Rand commente : « J’ai vu les soldats quand ils sont venus chez nous la semaine passée. Je n’ai pas pleuré ». Quand je demande ce que les soldats faisaient chez elle, Rand répond : « Ils cherchaient quelque chose dans la cuisine, dans les chambres et ils parlaient à mon père. Quand ils sont partis mon père parlait à ma grand-mère, en bas ; huit soldats sont allés à leur maison. Ma mère a regardé par la fenêtre et elle a dit que dans la rue il y avait encore d’autres soldats. Ma mère a dit que c’était normal. Les soldats viennent toujours la nuit. Mais je n’ai pas pleuré », assure-t-elle.

Raghd ajoute : « Rawand, ma sœur bébé, ne peut pas quitter la maison, c’est ce que dit ma mère. Nous gardons toutes les portes et fenêtres fermées pour qu’elle ne respire pas le gaz lacrymogène. Hier, elle l’a senti et a toussé toute a journée. Elle avait le nez rouge ».

Quand j’ai demandé aux filles si elles pensaient que le gaz lacrymogène est dangereux, Raghd a dit : « Il y a quelques mois, après du grabuge, nous avons trouvé une grenade lacrymogène sous le citronnier que mon père a planté sur le toit de notre maison. Après quelques jours, l’arbre s’est desséché complètement, les fruits sont tombés et une semaine après il était mort ». Bien que je sois surprise d’entendre Raghd raconter cette histoire, ce n’est pas la première fois que je l’entends. Il y a quelques semaines, un vieil olivier chez nos voisins a connu le même sort. Après qu’une grenade lacrymogène eut été trouvée sous le tronc de l’arbre, une moitié de l’arbre est morte tandis que l’autre a survécu.

Pendant que je parle avec les enfants, Ehab, 9 ans, entre dans la bibliothèque. Il ouvre les mains pour me montrer ce qu’il a collecté sur le chemin du Centre. Il tient entre les mains trois balles gaînées de caoutchouc, deux douilles de balles réelles et trois types de grenades lacrymogènes. Il dit : "Regardez ! J’ai trouvé ça ! Elles étaient dans la rue, de la fusillade de hier. Hier les enfants en ont trouvé beaucoup plus. Et il en reste encore". Yumma, 8 ans, prend une des balles des mains de Ehab et commente :
« ça c’est une balle en caoutchouc, regarde, à l’intérieur c’est de l’acier. Mon cousin a reçu une balle comme celle-là pendant qu’il filmait une manifestation. Sa joue a été blessée et son os a été remplacé par du métal ».

Pendant que les enfants continuent à peindre, nous entendons des coups de feu hors du Centre. Comme ils vivent ce genre de choses tous les jours, les enfants ne vont même pas voir à la fenêtre ce qui se passe dehors. De toute façon tous ont compris au vu de la réaction instantanée de Rand quand elle entend les tirs : elle rampe sous la table et se cache le visage dans les mains. D’après les mouvements qui agitent sa tête, ses mains et ses épaules, je peux dire que Rand est en train de pleurer.

En regardant par la fenêtre je vois une vingtaine d’enfants sous la grande clé qui matérialise l’entrée du camp. Certains lancent les pierres que d’autres ont ramassées. A une trentaine de mètres des enfants, 4 soldats sont en train de tirer de derrière les poubelles, 4 se faufilent vers une maison voisine, et d’autres encore sont dans la jeep à une cinquantaine de mètres. 4 descendent de la jeep et viennent vers le Centre. Ils secouent le portillon du jardin de Lajee pour tenter d’entrer.

N’ayant pas pu l’ouvrir, les soldats renoncent et se dirigent vers la porte du Centre. Salah, entendant les coups frappés violemment sur la porte du Centre, se précipite en bas des marches pour faire face aux soldats et les empêcher d’envahir le Centre. Salah ouvre la porte et refuse de laisser entrer les soldats. Il leur explique qu’il n’y a que des enfants dans le Centre et qu’ils ne peuvent pas prendre le Centre comme cible de tir. Une fois encore pour Salah et les gens dans le Centre, c’est devenu une rencontre banale.

Tout ceci est-il normal ?

Je crains que non ! Rien de tout ça ne peut être normal. Il suffit de regarder la petite Rand en larmes pour se rendre compte qu’il n’est pas normal pour des enfants de voir une armée envahir presque tous les jours leur lieu de résidence. On sait que la vie au camp de Aida n’est pas normale quand la petite Rand, 6 ans, dit avoir espéré que sa mère, enceinte, ne donne pas le jour à un garçon : « On l’aurait arrêté comme Oncle Saed », dit-elle. « Les soldats sont venus une nuit, ils l’ont emmené, et je ne l’ai plus jamais vu ». Le souhait de Rand s’est réalisé, mais son bébé de sœur, Rawand, a également souffert du gaz lacrymogène qui a atteint la chambre à coucher.

Il n’est pas normal de savoir qu’un des premiers mots prononcés par Raghd, âgée de quelques mois, fut jaish (soldats), en même temps que « papa » et « mama ». Il n’est pas normal qu’à son réveil Salma voie des soldats dans son séjour, cherchant dans les toilettes et marchant sur ses jouets. Il est anormal que 5.000 enfants, femmes, hommes et personnes âgées aient à endurer le gaz lacrymogène et à subir des tir quasi quotidiennement.

Il serait normal que les enfants s’installent dans la bibliothèque pour dessiner des fleurs, des visages heureux et des images pleines de couleurs. Dans une situation normale, Salah travaillerait sur un nouveau projet pour développer les existences des enfants au lieu de devoir empêcher des soldats d’envahir le Centre. Dans une situation normale, au lieu d’avoir des enfants qui regardent par la fenêtre les soldats tirer, d’autres enfants seraient dans le jardin en train de jouer.

La vie d’un réfugié palestinien n’est pas normale. Nous ne pourrons jamais être satisfaits si la vie sous occupation est qualifiée de normale. Les gens devraient être nés libres et vivre dans la dignité. Nous ne pouvons pas être satisfaits s’il est normal de vivre dans un camp de réfugiés, alors que notre terre se trouve à quelques kilomètres à peine. Il serait normal pour les enfants de jouer dans les lieux dont ils sont originaires, à Ajur, Beit Jibrin, Al Walajah, Ras Abu Amar, Al Kabu, etc.

Mais de plus en plus de choses anormales sont en train de devenir des expériences de vie normales pour les gens de Aida. Néanmoins, ni la violation de nos droits ni l’injustice au quotidien ne seront jamais normales. Le normal, c’est la liberté, et une vie de dignité, rien de moins.

[Depuis que cet article a été écrit, un enfant de 12 ans a été abattu d’une balle réelle au camp Al Azza, avec un fusil équipé d’un silencieux (une infraction au droit international). Six jeunes ont été arrêtés. Un enfant a reçu en pleine figure une balle d’acier gaînée de caoutchouc. Un autre a reçu une balle dans le pied. En outre, le coordinateur des activités au Centre Lajee a été touché à la tête par une balle de caoutchouc, nécessitant des points de suture. Le même jour les soldats ont aspergé le Centre Lajee d’eau sale, causant une odeur puante qui a persisté pendant des heures].

* Kholoud Al-Ajarma est une réfugiée palestinienne du camp de réfugiés d’Aida, en Cisjordanie. Elle travaille en anthropologie du développement à l’université de Bergen Norvège après avoir obtenu un Master en ’Peace Studies’ à l’université de Coventry (GB). Son dernier travail porte sur les réfugiés palestiniens au Chili.

Source : http://www.palestinechronicle.com/between-normal-and-abnormal-a-day-in-aida-camp/#.UviN5oXDXnC



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