Les Amis d’Al-Rowwad

Le mouvement palestinien de résistance par la non-violence

par Abdul Jawad Saleh

L’auteur de ce texte est membre (non-inscrit) du Conseil législatif
palestinien. Il est ancien maire de Al Bireh en Cisjordanie. Au cours
de ses vingt-deux années d’exil en Jordanie, il a publié
plusieurs livres sur les conséquences juridiques de l’administration
imposée par Israël sur les Territoires occupés.
Depuis qu’Israël l’a autorisé à retourner en Cisjordanie
 ; il a été soutenu massivement par la population lors des
élections et fut nommé ministre de l’Agriculture de l’Autorité
Palestinienne en 1996. Il est militant de la résistance non violente
depuis 1967 et fervent opposant à la corruption (signataire de
l’Appel des 20).
La version anglaise est disponible sur demande auprès de la traductrice
du texte, Annie Accoussemant, acoussemant@freesurf.fr

"Il semble qu’actuellement, il soit de bon ton d’appeler à
un mouvement palestinien non violent. Pourtant, il existe depuis longtemps
un mouvement très actif de résistance non-violente, mouvement
qui existe encore aujourd’hui.
Depuis longtemps, nous nous opposons à l’occupation israélienne
en nous efforçant de la contourner et de construire sur des bases
durables une société, des écoles et une économie
palestiniennes en dépit de cette occupation. Certains Palestiniens
se sont effectivement engagés à développer un mouvement
de résistance non-violente, engagement qui remonte au moins au
début de l’occupation israélienne, en 1967. Âgé
de 70 ans, dirigeant modéré, ancien maire, ancien ministre
et, actuellement, membre du Conseil législatif (mais aussi l’un
des membres fondateurs du Front national palestinien), je me suis pour
ma part investi sur le plan professionnel et personnel en consacrant ma
vie à la résistance non violente face à l’occupation
israélienne. Affirmer qu’il n’a jamais existé est une étrange
manière de passer sous silence un mouvement politique bien réel.
Malheureusement, nombre de dirigeants israéliens n’ont jamais vu
l’intérêt de cette résistance pacifique à l’occupation.


Il y a plusieurs raisons à cela : Israël est déterminé
à se vouloir victime. En effet, l’état de victime du pacifisme
est peu glorieux, voire difficile à concilier avec le respect de
soi.

Les Palestiniens n’ont jamais constitué une menace militaire. A
franchement parler, ils n’ont en jamais eu les moyens. Mais le fait de
lutter contre une " force ", fût-elle fictive, confère
sa légitimité à la stratégie militaire israélienne.
A mesure que l’occupation israélienne progresse sans jamais s’arrêter,
Israël peut construire de nouvelles colonies et emprisonner les Palestiniens
dans plusieurs enclaves, chacune encerclée par des colonies, des
routes de contournement et des points de passage.

Pour la plupart illégales, ces actions ne peuvent se justifier
que parce qu’elles sont menées sous le couvert d’une arme. En un
mot, elles se résument à l’exercice d’un pouvoir militaire
à l’encontre de civils non violents. Ariel Sharon ne veut surtout
pas d’un mouvement de résistance non violente à la manière
de Gandhi, qui attirerait la sympathie de la communauté internationale.
Israël veut que le monde sympathise avec lui, même lorsqu’il
envoie son armée détruire nos maisons.

Pour fragiliser la résistance non violente de la part des Palestiniens,
Israël a systématiquement démantelé et discrédité
les forces politiques modérées des Territoires occupés.
L’on sait que des forces d’occupation comparables ont employé cette
tactique avec succès. Le régime sud-africain d’apartheid
a anéanti les dirigeants des communautés noires dans le
but d’affaiblir les initiatives de résistance non violente de l’ANC.

Nous autres, Palestiniens, avons bien travaillé dans le sens de
la résistance non violente. Nous avons organisé des manifestions
non violentes, des grèves de travailleurs et boycotté les
biens et les banques israéliens. Israël a réagi en
démantelant nos conseils municipaux élus, en sapant notre
appareil judiciaire par la fermeture des cours d’appel, et en exilant
de nombreux maires et représentants des collectivités qui
prônaient le pacifisme.
Aux premiers jours de l’occupation, un mouvement de travailleurs volontaires
s’est constitué sous l’égide de conseils municipaux élus
démocratiquement. Dynamique, ce mouvement a créé
des emplois, construit des écoles, fondé des clubs de jeunes
et des bibliothèques publiques. Pour résister pacifiquement,
il faut que les dirigeants soient forts mais le mouvement palestinien
de résistance non violente avait des forces à revendre.
Sept ans plus tard, soit en 1973, la création de Front national
palestinien a donné le jour à une direction centrale terriblement
nécessaire, regroupant des représentants de tous les Territoires
occupés.

Son objectif ? S’opposer collectivement à l’occupation israélienne
par des moyens non violents. Quels avantages la non-violence a-t-elle
apportés ? Dans les dix ans qui ont suivi, l’Autorité d’occupation
israélienne a dissous les Conseils municipaux palestiniens, exilé
les dirigeant élus et tenté d’assassiner les autres. Le
10 décembre 1973 (qui, par une ironie du sort, a été
proclamé " journée internationale de droits humains
"), huit des personnalités les plus modérées
des Territoires occupés, dont un maire, ont été expulsées
sans qu’aucune accusation n’ait été prononcée contre
elles et sans qu’elles puissent se faire assister par des avocats.

De nouvelles expulsions et arrestations ont suivi et les autorités
locales se sont vues imposer un contrôle. Comme les Israéliens
le prévoyaient, cette action a eu pour effet immédiat de
fragiliser terriblement le mouvement de résistance non violente.
S’en sont suivis des mois de bouclage des villes et villages, d’humiliations,
de harcèlements incessants, de fouille des maisons, de démolition
par bulldozers de centaines d’habitations, d’arrachage de vignes et d’oliviers,
de comblement de puits, de construction de dizaines de milliers d’habitations
dans des colonies ainsi que de la confiscation de terres en violation
du droit international.

L’argument qui veut que si les Palestiniens avaient agi différemment,
autrement dit si nous nous étions mobilisés de manière
efficace et pacifiste, nous aurions aujourd’hui un État, fait actuellement
son chemin dans les médias occidentaux et malheureusement, le public
commence à y croire. Peu importe pendant combien de temps ce message
continuera d’être véhiculé, l’Histoire montrera que
les Palestiniens ont réagi face à l’occupation israélienne
en déployant un mouvement de résistance non violente bien
organisé, qui a été écrasé en toutes
occasions.

Ce mouvement non-violent survit. La preuve en est que l’été
dernier, pendant six semaines, on n’a déploré aucune victime
israélienne alors même que de nombreux Palestiniens étaient
tués.

Ceux qui nous demandent de nous organiser pacifiquement ont bien de la
chance de n’avoir jamais connu les problèmes auxquels se heurtent
les habitants palestiniens de Cisjordanie et de Gaza qui, chaque jour,
s’efforcent d’avoir de l’eau en quantité suffisante, de franchir
les 250 points de contrôle qui les encerclent, de nourrir leurs
enfants, de gagner leur vie et de trouver un minimum de dignité
dans leur existence.

Heureusement pour eux, ces avocats du pacifisme n’ont jamais été
contraints d’expliquer à leurs fils et à leurs filles que
l’honneur de la famille demeure intact même si pendant plus de 40
ans, nous avons dû subir la violence de l’oppression et de l’humiliation.

C’est du bourbier de l’occupation et des dévastations qu’est née
la deuxième Intifada. N’étant pas encore parvenu à
venir totalement à bout du mouvement pacifiste palestinien, Ariel
Sharon s’est vu offrir une seconde chance pour ce faire en devenant Premier
ministre. Depuis que Sharon a pris ses fonctions, Israël n’a cessé
de détruire les institutions démocratiques, les villes de
Palestine, le siège des ministères de l’Administration palestinienne,
les bureaux des institutions de la société civile, centres
éducatifs et culturels, ainsi que les industries et l’infrastructure
socioéconomique, dans des proportions sans précédent
dans l’Histoire moderne.

L’entrave aux travaux agricoles, le refus d’octroyer des permis de travail
et l’appauvrissement constant de populations de plus en plus affamées
mettent à rude épreuve la tolérance des pacifistes
contraints de faire toujours plus d’efforts.

En déracinant, blessant et tuant des citoyens innocents et en détruisant
des milliers de maisons, l’intensité de la violence israélienne
a provoqué - et ce n’est probablement pas un hasard - la réaction
à laquelle on pouvait s’attendre de la part d’une jeunesse palestinienne
qui n’en peut mais.
Le mépris total et la violation par Israël de toutes les normes
et réglementations internationales sous un régime d’occupation
prolongé ont été les catalyseurs de l’effondrement
du mouvement de résistance non violente.

Sachant qu’Israël inflige aux jeunes Palestiniens la torture, des
mesures de répression aussi arbitraires qu’illégales et
des sanctions collectives contraires au droit, il devient plus difficile
de convaincre ces jeunes que le monde extérieur est sensible à
la stratégie pacifiste qui, à terme, aboutira à une
paix juste.

Les Palestiniens sont dotés d’une volonté irréductible
de survie qui finira par vaincre. Le mouvement de résistance non
violente a toujours apporté la preuve de l’engagement indéniable
de notre peuple en faveur d’une évolution pacifique et démocratique.

Les Palestiniens sont parfaitement conscients de la nécessité
d’une réforme institutionnelle interne. D’ailleurs, la notion de
" réforme " a évolué au fil des ans.

Quiconque qui, de l’extérieur, s’intéresse effectivement
à la paix et à la résolution non violente du conflit
avec Israël devrait s’employer à lutter pour mettre fin à
la violence et à la répression exercées par l’État
hébreu, et faire tout ce qui est en son pouvoir pour assurer la
tenue d’élections libres en Palestine, sous l’égide d’une
nouvelle commission électorale indépendante.

Donnez une chance au pacifisme !

C’est tout ce que nous vous demandons !

Abdul Jawad Saleh



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