Les Amis d’Al-Rowwad

Débat avec le producteur de "Gaza/Sderot : chroniques d’avant-guerre"

L’histoire de "Gaza/Sderot" est celle d’une format nouveau et encore (à peu près) unique : celui du documentaire interactif sur Internet. Il y a plus d’un an, trois directeurs de la programmation d’ARTE ont commencé à s’intéresser au cas original de deux villes, Gaza et Sderot, qui se touchent presque mais qu’un monde sépare : du fait de l’interdiction pour les uns de sortir de la bande de Gaza, et pour les autres d’y rentrer, les habitants de Gaza et Sderot vivent des vies parallèles, mais asymétriques. Ce sont ces vies qu’ARTE a suivies pendant deux mois, en inventant par la même occasion la formule du documentaire interactif sur Internet : de part et d’autre de la ligne de séparation, deux équipes suivent quotidiennement sept personnes ; tous les jours, pendant ces deux mois, deux minutes de la vie à Gaza et à Sderot _donc quatre minutes journalières_ sont proposées au spectateur, sur le site http://gaza-sderot.arte.tv/ .
Le résultat : un documentaire d’environ 4 heures découpées en tranches de deux minutes, qu’on peut regarder en suivant plusieurs pistes : celles des gens et de leur famille, celle des lieux où sont tournées les scènes, celle des thèmes (la famille, les femmes, mais aussi le sport et l’électricité !). Ce documentaire s’appelait : "Gaza/Sderot : la vie malgré tout".
Un film au format plus classique en a été tiré ; entre-temps, les évènements ont justifié un léger changement de titre "Gaza/Sderot : chroniques d’avant-guerre". Et pour cause : les équipes du tournage, suivant le planning décidé à l’avance qui limitait l’expérience à deux mois ont proposé leurs dernières quatre minutes le 23 Décembre, soit le jour même où Israël mettait fin au cessez-le feu à Gaza.

C’est ce film qui a été projeté la semaine dernière à Ramallah, en présence de l’un des producteurs, Alex SZALAT.

Le film montre des scènes de grande intimité ; comment avez-vous convaincu les familles d’être suivies, et comment avez-vous réussi à tourner ces scènes ?

Cette question nous est souvent posée : les gens nous demande si les scènes ont été prévues... Ils oublient que nous ne présentons que 2 mn par jour, parce que le documentaire repose sur ce principe ; mais qu’en réalité, les équipes passaient beaucoup plus de temps avec les familles. Il faut aussi se souvenir que le film ne dure que 56 mn, soit moins du quart du documentaire entier : certaines personnes n’y apparaissent que trois fois, alors qu’elles apparaissent sept fois ou plus dans le documentaire sur Internet.

Nous n’avons pas eu de problèmes avec le Hamas, qui nous a facilement donné la permission de tourner. Nous sommes passés par Ramattan _ une agence de presse présente sur la bande de Gaza.

Les gens filmés ont-ils regardé le programme ? Ont-ils réagi sur le blog ?

Oui, bien sûr ! Ils ont évidemment réagi tout de suite, en demandant pourquoi on montrait telle scène et pas telle autre, en nous accusant de ne pas retransmettre la réalité.

Mais est-il arrivé que les gens de Gaza et Sderot communiquent entre eux par le biais du blog, que par exemple des personnes de Gaza répondent et réagissent à des questions de ceux de Sderot ?

Non, pas vraiment. On pense toujours qu’à la fin il est possible de communiquer, que les gens vont d’eux-même se mettre en relation, mais en réalité c’est très difficile.

Pourquoi ne montrez-vous aucune scène violente ? La réalité est très dure à Gaza, et on a l’impression en voyant votre film que ces gens vivent presque bien...

Nous n’avons rien montré de grave, simplement parce que rien de vraiment grave ne s’est déroulé pendant ces deux mois, et nous avions choisi de nous en tenir à cette durée. Lorsqu’il y a un mariage, ou un spectacle, nous le filmons. Si quelqu’un était mort, ou qu’il y avait eu une attaque, nous l’aurions filmée ; mais le hasard a fait que le cessez-le-feu a été levé le jour même où finissait le programme. L’équipe qui était à Gaza a dû quitter les lieux, et ensuite nous avons perdu contact avec les familles que nous suivions, pendant toute la durée de la guerre.

Nous étions limités dans le temps, mais aussi par rapport aux personnes que nous avions choisi de filmer : nous avons commencé par suivre beaucoup de gens, avant de se fixer sur sept de chaque côté ; le choix a été très difficile, aussi parce que nous n’avions que deux mois. Or, rien de grave ne s’est passé non plus chez aucune de ces personnes.

En adoptant ce format, votre objectif était-il de comparer deux sociétés ?

La comparaison serait difficile : la différence entre ces deux mondes crève les yeux, elle est partout !

Pourquoi n’avez-vous pas adapté ce format à la télévision, par exemple en faisant un programme de cinq minutes, tous les jours ?

Cinq minutes, c’est trop court pour la télévision : avec les problèmes d’horaires, le rendez-vous peut facilement être manqué. Le format interactif sur Internet est quelque chose de totalement nouveau, nous avons mis huit mois à trouver les financements parce qu’actuellement, il n’existe rien de tel. L’avantage d’Internet, c’est que le spectacteur peut reconstruire sa propre histoire comme il le souhaite : en suivant chaque personnage un à un, ou selon les dates, les lieux ; ou en regardant l’un des côtés, puis l’autre. Cette démarche est totalement opposée à celle du film, pour lequel nous avons choisi les moments à présenter au public. Il a été monté trois semaines après le début de la guerre : nous savions parfaitement ce qui se déroulait, mais nous avons choisi de l’ignorer lors du montage : le but est de décrire la vie des gens exactement comme ils la vivaient alors.

Le public a très mal réagi quand nous avons arrêté le programme : on nous ont écrit pour demander pourquoi nous arrêtions, et pour savoir ce que devenaient les personnes filmées. Les gens étaient devenus addicts à l’histoire ! Maintenant que la guerre est finie, nous pensons à continuer le programme et à recontacter les familles.

Nous avons un autre projet, celui de faire Cuba/Miami : beaucoup de Cubains ont émigré à Miami et reformé une communauté. Mais l’enjeu est différent, puisqu’il s’agit de deux groupes qui sont séparés mais perpétuellement en contact, qui tissent des liens entre eux : il faudrait alors trouver un nouveau format, toujours sur le modèle du documentaire interactif, mais renouvelé.

"Gaza/Sderot : la vie malgré tout" est visible sur http://gaza-sderot.arte.tv/


FAIRE UN DON

ACTUALITES

  • À Gaza, un théâtre ambulant cherche à faire sourire les enfants

    Un théâtre ambulant parcourt les villes et les villages de la bande de Gaza pour soulager les enfants du stress psychologique causé par le siège

  • "C’est seulement à Gaza !"

    C’est seulement à Gaza, une région au bord de la mer, une région méditerranéenne, qui n’a toujours pas le droit encore à un port par décision de l’armée de l’occupation.
    C’est seulement à Gaza que la population vit dans une prison à ciel ouvert.
    C’est seulement à Gaza, que le nombre d’habitants est en augmentation permanente, malgré les conditions de vie chaotiques, malgré l’interdiction aux malades de se soigner à l’étranger, et malgré la pénurie de médicaments, et la faiblesse des moyens médicaux.
    C’est (...)

  • Ils montent le son à Gaza

    De l’extérieur, la bande de Gaza occupée apparaît comme un lieu de misère. Trois agressions militaires israéliennes acharnées depuis décembre 2008 ont causé une destruction indicible, faisant des milliers de morts, plus de 15 000 blessés, plus de 75 000 personnes sans-abri et un demi-million déplacées.
    Dans le même temps, un siège long d’une décennie a conduit les Palestiniens dans la bande côtière au bord de la catastrophe avec une infrastructure en lambeaux.
    Mais Gaza, c’est aussi le lieu d’un moral (...)