Les Amis d’Al-Rowwad

Qu’est-ce qui guide Israël ?

Ilan Pappe, historien israélien, a choisi de vivre en
Angleterre, ne pouvant plus supporter le climat politique dominant en Israel.
Il analyse ici la « vertueuse indignation » du gouvernement et du peuple
Israel après le drame de la flotille humanitaire pour Gaza.
Il l’explique par la conviction bien ancrée en Israël que les
Arabes, et en particulier les Palestiniens,
ont pour objectif fondamental de détruire Israël.
Cette conviction trouve son origine dans le rêve de la possession totale
du Grand Israël et se nourrit de la méconaissance de l’actualité
et de l’histoire. Ilan Pappe évoque aussi la puissance de l’armée
qui domine la vie publique.

Ilan Pappe explique ensuite qu’il a eu du mal a briser lui-même
cet étau ideologique. Incidemment, il estime que le mouvement d’opposition en Israël n est pas assez fort pour infléchir la politique israélienne et qu’il faut une intervention résolue des gouvernements démocratiques.

L’aspect le plus déroutant de l’affaire de la flottille de Gaza est
probablement la réaction d’indignation outragée et dogmatique du
gouvernement et du peuple israélien.

La presse britannique a peu rendu compte des modalités de cette
réaction qui comprend des défilés officiels célébrant l’héroïsme des
commandos qui ont pris d’assaut le navire, ainsi que des manifestations
d’écoliers en soutien inconditionnel du gouvernement contre cette
nouvelle vague d’antisémitisme.

Puisque je suis né en Israël, et que j’y ai suivi avec enthousiasme
le processus de socialisation et d’endoctrinement jusque vers
l’âge de 25 ans, je ne connais que trop bien ces réactions.
Comprendre l’origine de cette attitude défensive acharnée est une clé
pour appréhender le principal obstacle à la paix en Israël et en
Palestine, à savoir la perception officielle et populaire qu’ont les
Juifs israéliens de la réalité politique et culturelle qui les entoure.

Un certain nombre de facteurs expliquent ce phénomène, mais trois
d’entre eux sont remarquables et d’ailleurs reliés.
Ils forment l’infrastructure mentale de la vie de tout individu juif sioniste
en Israël, infrastructure dont il est presque impossible de se
départir --- comme je le sais trop bien de par ma propre expérience.

La première hypothèse, et la plus importante, est la suivante :
la Palestine historique est, de par un droit sacré et incontestable,
la propriété politique culturelle et religieuse du peuple juif
représenté d’abord par le mouvement sioniste puis par l’État d’Israël.

La plupart des Israéliens, les hommes politiques comme les citoyens,
comprennent que ce droit ne peut être pleinement appliqué. Mais,
bien que les gouvernements successifs ont aient été assez pragmatiques
pour accepter la nécessité de négociations de paix et pour rechercher
une sorte de compromis territorial, le rêve n’a pas été abandonné.
Plus importante encore est la conception et la représentation de toute
politique pragmatique comme acte de générosité internationale ultime et sans
précédent.

Toutes les manifestations d’insatisfaction palestiniennes ou, pour cette
affaire, internationales, exprimées en réponse à chacune des
propositions d’Israël depuis 1948, sont donc des manifestations
d’ingratitude et des insultes face à la politique ouverte et éclairée de
« seule démocratique du Moyen-Orient ». Maintenant, imaginez que ce
mécontentement se traduise par une lutte véritable et parfois
violente, et vous commencerez à comprendre cette fureur dogmatique.
Alors que nous étions écoliers, puis soldats, puis citoyens
adultes d’Israël, la seule explication qu’on nous a donnée
des réactions arabes et palestiniennes était que notre comportement
civilisé se heurtait à la barbarie et à l’hostilité déclarée de la
pire espèce.

Selon le discours dominant en Israël il y a deux forces malveillantes à
l’oeuvre contre Israël. La première est la bonne vieille pulsion
antisémite largement partagée par le monde entier,
un virus qui contaminerait quiconque entre en contact
avec les Juifs. Selon ce discours, les Juifs modernes et civilisés ont
été rejetés par les Palestiniens simplement parce qu’ils était juifs ;
et non pas, par exemple, parce qu’ils ont volé la terre et l’eau
avant 1948, expulsé la moitié de la population palestinienne en
1948, puis imposé l’occupation violente de la Cisjordanie et dernièrement
le siège inhumain de la bande de Gaza. Ceci explique aussi pourquoi
l’action militaire est le seul recours possible : puisqu’une pulsion atavique
pousse les Palestiniens à détruire Israël, il n’y a pas d’autre moyen
de s’y confronter que la force des armes.

La seconde force est elle aussi à la fois ancienne et renouvelée :
la civilisation islamique tend à détruire les Juifs en tant que foi
et nation. Le courant dominant des orientalistes israéliens, bien
aidés en cela par les « nouveaux conservateurs » des milieux
universitaires États-Uniens, ont articulé cette phobie en une vérité
scientifique. Bien entendu, pour durer, ces peurs doivent être
constamment nourries et manipulées.

De là découle une seconde caractéristique pertinente pour mieux comprendre la
société juive israélienne. Israël est en état de déni. Même en 2010,
alors qu’ils disposent de moyens de communication et de sources d’information
alternatives, la plupart des Israéliens s’abreuvent
quotidiennement auprès des médias nationaux qui les protègent des
réalités de l’occupation de l’immobilisme et de la discrimination.
Ceci s’applique notamment au nettoyage ethnique commis en 1948 par
Israël, qui a fait des réfugiés de la moitié des Palestiniens,
détruit la moitié de leurs villages et de leurs villes, et laissé 80%
de leur patrie aux mains des Israéliens. Et il est douloureusement
clair que, même avant que n’aient été érigés les murs et les clôtures
de l’apartheid autour des territoires occupés, l’Israélien moyen ne
savait rien, et à vrai dire ne voulait rien savoir, des 40 années de
violations systématiques des droits civils et humains de millions de
personnes placées sous le contrôle direct et indirect de son État.

Les Israéliens n’ont pas eu accès non plus à des compte-rendus
honnêtes sur les souffrances des habitants de la bande de Gaza pendant
les quatre dernières années. De même, les informations qu’on leur
donne sur la flottille renvoient l’image d’un État attaqué par les
forces combinées de l’antisémitisme séculaire et des nouveaux
fanatiques islamiques judéocides débarquant pour détruire Israël.
(Après tout, pourquoi auraient-ils envoyé l’élite des meilleurs
commandos au monde pour affronter des militants des droits de l’homme
sans défense.)

Alors que j’étais jeune historien dans les années 80, c’est d’abord ce
déni qui a attiré mon attention. En tant que chercheur débutant,
j’avais décidé d’étudier les événements de 1948, et ce que j’ai trouvé
dans les archives a constitué le point de départ de mon voyage loin du
sionisme. Doutant de l’explication officielle de l’agression du Liban
par le gouvernement en 1982, et de sa conduite lors de la première
Intifada en 1987, j’ai commencé à réaliser l’ampleur de la
manipulation. Je ne pouvais plus souscrire à une idéologie
qui a déshumanisé les Palestiniens autochtones et qui a mis en oeuvre des
politiques de dépossession et de destruction.

Le prix de ma dissidence intellectuelle était connu d’avance : la
condamnation et l’excommunication. En 2007 j’ai quitté Israël et mon
travail à l’Université d’Haïfa pour un poste d’enseignant au
Royaume-Uni, où des point de vue qui seraient au mieux considérés en
Israël comme de la folie, et au pire comme de la trahison pure et
simple, sont partagés par presque toutes les
personnes honorables du pays, qu’elles aient ou non une connexion
directe à Israël et à la Palestine.

Ce chapitre de ma vie --- trop compliqué pour être décrit ici ---
constitue la base de mon prochain livre Out Of The Frame (Sorti du
cadre ?) qui sera publié cet automne. Brièvement, il s’agit de
l’évolution d’un sioniste israélien tout ce qu’il y a de plus banal et
d’ordinaire, à la suite de l’exposition à des sources d’information
alternatives, de relations étroites avec plusieurs Palestiniens, et
d’une thèse de doctorat passée en Grande-Bretagne.

Ma quête d’une histoire authentique des événements du Moyen-Orient
a exigé la démilitarisation de mon esprit.
Aujourd’hui encore, en 2010, Israël reste un État colonisateur à la
prussienne : c’est-à-dire un État combinant
une politique colonialiste avec un haut niveau de militarisation de
tous les aspects de la vie. Et c’est là la troisième caractéristique
de l’État juif qui doit être comprise si on veut appréhender la
réaction israélienne. Elle se manifeste dans la domination de l’armée
sur l’ensemble de la vie politique, culturelle et économique d’Israël.
Le ministre de la Défense, Ehud Barak, a ainsi été le commandant de
Benjamin Netanyahu, le Premier ministre, dans une unité militaire
semblable à celle qui a agressé la flottille. Un contexte qui explique
largement la réponse sioniste de l’État à ce qu’eux et tous
les officiers de commando ont perçu comme l’ennemi le plus
redoutable et le plus dangereux qui soit.

Il faut probablement être né en Israël, comme je le suis, et être
passé par tout le processus de socialisation et d’éducation --- y
compris le service militaire --- , pour saisir la puissance de
cette mentalité militariste et ses conséquences nuisibles. Et il
faut un tel passé pour saisir pourquoi les fondements de
l’approche de la communauté internationale au Moyen-Orient sont
totalement et désastreusement inadaptés à la situation.

Cette approche se fonde sur l’hypothèse que de nouvelles concessions
de la partie palestinienne et un dialogue continu avec
l’élite politique israélienne fera émerger une nouvelle réalité sur le
terrain. Selon le discours officiel en Occident une solution parfaitement
raisonnable et réaliste --- la solution à deux États --- est à porté de
la main, pourvu que toutes les parties fassent un dernier effort.
Un tel optimisme est mal inspiré, au delà de tout espoir.

La seule version de la solution à deux État qui soit acceptable par
Israël est celle ne pourront jamais accepter ni la timide Autorité
palestinienne à Ramallah, ni le plus assuré Hamas à Gaza. Il s’agit en effet
pour les Palestiniens d’échanger la fin de leur lutte contre
l’emprisonnement dans des enclaves qui ne seront pas un État.
Ainsi, avant même que de discuter la solution alternative --- un État
démocratique pour tous, solution que je soutiens personnellement ---
ou que d’explorer la solution à deux États de façon plus plausible,
il faut transformer radicalement l’état d’esprit des
officiels et de la population israéliens. Et c’est bien cet état
d’esprit qui est le principal obstacle à une réconciliation pacifique
sur le terrain fracturé d’Israël et de la Palestine.

Que faire en vue de cette transformation ? C’est là le plus grand défi
qui se pose aux militants tant en Israël qu’en Palestine, aux
Palestiniens et à ceux qui les soutiennent à l’étranger, ainsi qu’à
quiconque dans le monde se soucie de la paix au Moyen-Orient. Ce qu’il
faut en premier lieu c’est reconnaître que l’analyse
présentée ici est valide et acceptable. Ensuite seulement,
on pourra discuter de la guérison du malade.

On ne peut pas s’attendre à ce que les gens revisitent 60 ans
d’histoire afin de mieux comprendre pourquoi le programme actuel de
la diplomatie internationale pour Israël et la Palestine
est mal inspiré et nocif. En revanche, on peut sûrement demander aux
hommes politiques, aux conseillers en géopolitique et aux
journalistes de réévaluer ce que l’on appelle par euphémisme « 
processus de paix » depuis 1948. À ce sujet, il faudra aussi rappeler à
tous ces décideurs ce qui s’est réellement passé.

Depuis 1948, les Palestiniens sont en lutte contre le nettoyage
ethnique de la Palestine. Cette année là, ils ont perdu 80% de
leur patrie et la moitié d’entre eux ont été expulsés. En 1967, ils
ont perdu les 20% restants. Ils ont été fragmentés géographiquement et
traumatisés comme aucun autre peuple ne l’a été au cours de la seconde
moitié du 20e siècle. Et sans la détermination de leur mouvement national
cette fragmentation aurait permis a Israël de se saisir de l’ensemble
de la Palestine historique, et de pousser les Palestiniens dans l’oubli.

Transformer un état d’esprit est un long processus d’éducation et
de prise de conscience. En dépit de toutes les difficultés,
certains groupes au sein d’Israël se sont engagés sur cette route
longue et sinueuse vers le salut. En attendant, le blocus de Gaza doit
cesser, comme d’autres politiques israéliennes.
Elle ne cesseront ni à cause des des faibles condamnations
internationales, du style de celles que nous avons entendues la
semaine dernière, ni en réponse au mouvement contre le blocus à
l’intérieur d’Israël, qui n’est pas assez fort pour provoquer un tel
changement à moyen terme. Le danger ne réside pas seulement dans la
destruction continue des Palestiniens mais aussi dans la constante
politique de la corde raide des Israéliens qui pourrait conduire à une
guerre régionale, avec des conséquences effroyables pour la stabilité
mondiale.

Par le passé, le monde libre a su faire face à ce type de situation
dangereuse en prenant des mesures fermes comme les sanctions contre l’Afrique
du Sud ou la Serbie. Seules des pressions sérieuses et soutenues dans
le temps de la part des nations occidentales envers Israël feront
passer le message que la stratégie de la force et la politique de
l’oppression ne sont pas acceptées par le monde auquel Israël veut
appartenir.

La diplomatie ininterrompue des négociations et des « pourparlers de
paix » permet aux Israéliens de poursuivre sans cesse leurs stratégies ;
et plus cela dure, plus il sera difficile d’annuler leurs effets. Le
temps est venu de s’unir avec le monde arabe et musulman pour offrir à
Israël son passeport vers la normalité et l’acceptation dans la
région, en échange d’un adieu aux idéologies et aux pratiques du
passé.

Évacuer l’armée de la vie des Palestiniens opprimés de
Cisjordanie, lever le blocus de Gaza et abroger les lois racistes
et discriminatoires envers les Palestiniens d’Israël seraient des
signaux bienvenus et des étapes vers la paix.

Il est également vital de discuter sérieusement et sans préjugé
ethnique du retour des réfugiés palestiniens, et ceci en respectant
leur droit fondamental au retour, ainsi que les chances de
réconciliation en Israël et en Palestine. Tout dispositif qui pourrait
aboutir à ces résultats devrait être endossé, accueilli favorablement
et mis en oeuvre par la communauté internationale et les populations
vivant entre le Jourdain et la Méditerranée.

Alors les flottilles qui croiseront vers Gaza seront celles des touristes
et des pèlerins.

Traduit de l’anglais.
Article orignal (heraldscotland)



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