Les Amis d’Al-Rowwad

Les résistants d’Aïda

De jeunes acteurs palestiniens en
tournée en France


En Cisjordanie, un centre culturel donne des cours de théâtre

aux enfants du camp. Jouer devient alors une autre façon de lutter
contre "la violence et la laideur".

" Dites-Ieur ! Mais dites-Ieur, en France, que nous ne sommes pas
des terroristes. Chez vous, j’en suis sûr, on voit tous les jeunes
Palestiniens comme de futurs kamikazes prêts à se faire exploser..."
Anas, 14 ans, les cheveux gominés, survêtement et tennis
de marque, la tenue-ralliement de tous les ados du monde, aimerait convaincre
la terre entière que de " fausses images " circulent
sur les Palestiniens. Malgré son visage poupin et sa dégaine
de gamin un peu bouboule, Anas parle déjà comme un adulte.
La maturité et le sens politique des jeunes Palestiniens sont stupéfiants.
Comme si la guerre les avait fait grandir trop vite : " Nous sommes
des gens éduqués. Nous aussi, nous aimons la paix, proteste
en souriant l’adolescent. Nous voulons vivre une vie normale, comme tout
le monde.

Comme les enfants d’Israël. "Anas et sa famille habitent Aida,
un petit camp de réfugiés en Cisjordanie -quatre mille habitants,
confinés à l’entrée de Bethléem, autour de
quelques rues en pente." Camp ", le mot prête d’ailleurs
à confusion. On devrait plutôt dire quartier, puisque les
tentes de réfugiés de ces familles chassées des villages
alentour, en 1948, par les pionniers israéliens ont été,
en cinquante ans, remplacées par des maisons en dur. Mais pour
les habitants de Bethléem - Palestiniens, eux aussi - Aida reste
un camp. Et les enfants comme Anas, des "enfants de réfugiés
", des " Arabes de 48 ", comme on dit. Coincé entre
une colonie israélienne et le chantier du mur qui verrouille déjà
une bonne partie de la Cisjordanie (1),
le lieu suinte l’ennui. Nous ne sommes qu’à une dizaine de kilomètres
de Jérusalem, mais atteindre Aida est pourtant une expédition.
Le camp est situé théoriquement en territoire palestinien
(d’après le défunt accord d’Oslo), mais l’armée israélienne
qui a réoccupé progressivement les territoires palestiniens
depuis la deuxième Intifada (septembre 2000) quadrille le terrain
et canalise les habitants vers de petites routes de traverse, les seules
qu’ils aient le droit d’emprunter.

A l’entrée du camp, dans un petit deux pièces pompeusement
baptisé " centre culturel ", Anas et la vingtaine d’ados
du théâtre AI Rowwad (" Les Pionniers ") répètent
dans un joyeux brouhaha la pièce qu’ils vont bientôt jouer
en tournée en France (2).
Nous sommes les enfants du camp raconte leur histoire, celle de leurs
parents et de leurs grands-parents, chassés de leur village - parfois
à quelques kilomètres seulement d’ici - lors de la création
de l’Etat d’Israël.
" Quand j’ai fondé ce centre en 1998,j’avais une idée
en tête : que ces jeunes se battent autrement qu’en lançant
des pierres ", explique AbdelFattah Abu-Srour. Ce biologiste d’une
quarantaine d’années qui travaille - quand le couvre-feu ne lui
interdit pas tout mouvement -dans un laboratoire pharmaceutique de Bethléem
est un enfant d’Aida. C’est lui qui a écrit la pièce, cette
fresque démonstrative, maladroite mais émouvante : "
S’ils veulent jeter des pierres, qu’ils le fassent sur scène. S’ils
veulent mourir en martyr, qu’ils meurent sur un plateau de théâtre,
dit-il. Lutter par la culture, se battre contre la violence et la laideur.
Voilà ce que j’appelle faire de la belle résistance. "

Sur le petit territoire d’Aida quadrillé, comme tous les camps,
par les factions palestiniennes, la " belle résistance"
d’AbdelFattah Abu-Srour n’a pas été une mince aventure :
" Quand la branche locale du Fatah, le mouvement de Yasser Arafat,
a voulu utiliser nos danseurs dans des manifestations officielles qui
frisaient la propagande, j’ai dit non tout de suite. " Le Fatah,
comme les islamistes du Hamas, a monté son propre centre "
culturel" dans le camp d’Aida : autant de structures - conçues
davantage pour salarier des permanents et récolter des fonds que
pour animer la vie du camp, selon AbdelFattah Abu-Srour...

Son fragile centre culturel AI Rowwad -" c’est mon combat, moi qui
ne crois plus ni en la justice internationale ni en l’Autorité
palestinienne pour libérer notre terre" confie-t-il - se heurte
surtout au quotidien étouffant de l’occupation israélienne.
A l’étranger, les " incursions " de l’armée d’Israël
sont systématiquement mises en parallèle avec les terribles
attentats kamikazes. C’est vrai, mais c’est oublier qu’entre ces deux
réalités les Palestiniens " ordinaires" subissent
chaque jour mille petites humiliations : barrages interminables, vexations
incessantes... " Nous sommes prisonniers dans une cage qui se rétrécit
de plus en plus ", comme dit Salam, jeune comédienne amateur
de la troupe.

Alors, que pèse le modeste théâtre AI Rowwad face
à l’abîme de la violence ? Le hasard, ce jour-là,
nous apporte un bout de réponse. En cette chaude fin d’après-
midi du mois de mai, le centre culturel s’apprête à fermer
ses portes quand plusieurs détonations retentissent à la
périphérie du camp. Soudain, les soldats israéliens,
invisibles pendant les premières minutes de l’opération,
investissent les rues en Jeep, précédés du bruit
assourdissant des grenades sonores. Les jeunes, autour du centre culturel,
se ruent sur les pierres et partent aussitôt à l’assaut des
véhicules. Une mini- Intifada pathétique, qui ne laisse
aucune chance aux ados qui frôlent la mort à chaque intersection
de rue. Une mère, les larmes aux yeux, cherche désespérément
son fils. Deux autres femmes arrachent leur enfant à ce combat
inégal... Anas et plusieurs de ses amis, qui ont enfilé
des dossards d’infirmiers siglés du croissant rouge palestinien,
dirigent vers le centre les premiers blessés ensanglantés.
Cris et scènes d’hystérie. Une balle (en caoutchouc ?) a
entaillé le front d’un des jeunes. Des civières sont extraites
d’une réserve, une table pour soigner les blessés est installée
au milieu de la pièce...

AI Rowwad n’est plus un centre culturel. La salle de répétition
ressemble maintenant à une infirmerie de campagne. Dans la soirée,
on apprendra que plusieurs jeunes, recherchés par les Israéliens,
ont été arrêtés chez eux, à l’autre
bout du camp. Puis à minuit, alors que le calme est revenu, un
blindé israélien revient semer la terreur ; il force le passage
dans le camp en écrasant, sous nos fenêtres, la voiture d’un
voisin, dans un bruit sinistre de boîte de conserve. .Juste pour
impressionner ", lâchent les enfants d’Al Rowwad, résignés.

" J’ai vu tout à l’heure quelques enfants du centre culturel
jeter des pierres, j’ai même menacé l’un d’entre eux, s’il
continuait, de l’exclure d’Al Rowwad. Mais ., que rétorquer à
ces jeunes quand ils veulent en découdre ? Les adultes n’ont plus
de réponses à leur apporter, lâche AbdelFattah Abu-Srour,
épuisé et défait. Au lieu de la paix, l’accord d’Oslo
a apporté la désillusion. Que demander à cette génération
de la deuxième Intifada, qui n’a connu que la violence et l’enfermement
 ? On a mis des semaines à former ce nouveau gouvernement de Mahmoud
Abbas, imposé par les Américains. Personne ne croit plus
à ces tractations en coulisses. Ce qui compte, pour nous, c’est
la fin de l’occupation israélienne, il n’y a pas d’autres priorités...
Quand j’étais jeune, ma génération avait au moins
l’espoir - de jours meilleurs, nos parents nous poussaient à faire
des études, et puis nous allions en vacances à la mer nous
circulions. Les adolescents d’aujourd’hui ne connaissent plus rien de
leur pays. " Salam, 13 ans, avec ses deux couettes sages encadrant
son visage approuve : " Jamais je n’ai rencontré un Israélien
de mon âge. Je n’ai jamais discuté avec eux. Je ne suis même
pas sortie de Bethléem depuis trois ans. "

La guerre passe par la déshumanisation, comme l’écrit Michel
Warschawski, dernier des Mohicans israéliens à franchir
encore les frontières entre son pays et la Palestine. L’autre n’existe
plus. Pour de plus en plus d’Israéliens, le Palestinien est un
barbare. Pour le Palestinien il ne faut rien attendre des. juifs. (ils
ne disent pas Israéliens), " qui détestent les musulmans
depuis toujours ", décrète sans nuance Salam. Koultoum,
une étudiante qui n’avait rien dit depuis le début de la
discussion, raconte comment sa meilleure amie a voulu se faire exploser
dans un attentat-suicide après la mort de son fiancé, tué
par les soldats israéliens : .Mon amie devait se marier à
la fin de ses études ; tous deux rêvaient d’une vie normale
et puis tout a basculé. N’imaginez pas tous les kamikazes comme
des fous de Dieu. .Le regard éteint, Koultoum parle à voix
basse, sans passion : " Au début lors des premiers attentats
qui ont frappé des citoyens. israéliens on était
sincèrement touchés on éprouvait de la sympathIe.
Aujourd’hui, la pression quotidienne de l’armée est si intolérable,
la situation tellement sans rue espoir que - c’est terrible à dire
- on ne compatit même plus à la mort des civils israéliens.
.Les jeunes Palestiniens même quand ils n’approuvent pas les attentats-
suicides parlent d’ailleurs d’ " action-martyre ". Le vocabulaire,
au Proche-Orient est aussi une arme de guerre... Et ces suicidés,
qu’ils soient désespérés ou fanatiques, sont devenus
les tristes héros des gosses palestiniens. Là où
les gamins d’Occident accrochent dans leur chambre les affiches de Harry
Pot ter ou du Seigneur des Anneaux, les jeunes Palestiniens tapissent
leurs murs avec des posters morbides à l’effigie des kamikazes.

Dans cette lumière noire, la petite lanterne d’Al Rowwad brille
comme une sentinelle. Quelques représentations à Bethléem,
un spectacle annulé à Jérusalem pour cause d’Intifada.
Mais le théâtre malgré tout. Contre le désespoir.
Comme une échappée belle, aussi, grâce à cette
tournée en France, organisée grâce à la mobilisation
de dizaines de bénévoles réunis autour de Jean-Claude
Ponsin, un ancien polytechnicien communiste devenu médecin, un
retraité hyperactif toujours en révolte. AI Rowwad, de Lille
à Avignon. Des festivals en soirées-débats. Un bout
d’été en France, pour raconter la Palestine, autrement.
La quinzaine d’ados du camp d’Aida, qui est arrivée le 3 juin dernier
avec Abdel Fattah Abu-Srour, brûle d’envie de rencontrer des jeunes
de leur âge, Discuter, convaincre. Ils sont intarissables drôles,
inébranlables et bouleversants, aussi, ces gamins qui parlent du
village de leurs ancêtres, eux qui n’ont jamais foulé cette
terre perdue. Tous, petits-fils et petites- - filles de réfugiés,
nourris au biberon de cette mémoire meurtrie. Et qui, comme la
jeune Fatna, 12 ans, lisent déjà l’avenir à reculons :
" On est enfermés depuis presque trois ans. Tout ce qu’on
peut faire maintenant, c’est se souvenir de ce qu’on a vécu avant.
"

Thierry Leclère
(envoyé spécial en Cisjordanie),
Photos : Frédéric Sautereau / L’Oeil public



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