Les Amis d’Al-Rowwad

Les femmes et l’occupation : interview d’Amal Kreishe

Pouvez -vous nous parler de votre organisation et de ses activités ?

Notre association traite de la libération des femmes et de l’égalité des sexes au niveau social, politique, ainsi que de la libération de l’occupation israélienne. Nous avons mis en place quatre programmes :

1) un programme de consultation psychologique : nous donnons des conseils aux femmes au cours de sessions individuelles ou en thérapie de groupe, en essayant également d’ouvrir les esprits, particulièrement pendant la guerre à Gaza. Ce programme fait du lobbying auprès des hommes politiques palestiniens pour changer le droit pénal et donner le même statut aux hommes et aux femmes : dans les Territoires Occupés et en Cisjordanie principalement, le droit pénal en vigueur est celui de la Jordanie, qui est discriminant envers les femmes. Ainsi, si un homme tue une femme qui lui est liée (son épouse ou une de ses proches), pour cause d’adultère, la loi ne considère pas ce meurtre comme un crime. Si la femme commet le même crime envers son mari, elle est condamnée à vie. Parce que la loi donne une justification à la colère qu’éprouve l’homme, comme si la femme n’était pas dans la même situation !
Grâce à notre lutte, l’égalité des sexes est inscrite dans la Constitution de l’Autorité Palestinienne (AP), ainsi que dans toutes les lois émises par l’AP.

2) Nous appelons le deuxième programme : "Donner du pouvoir aux femmes" (Empowering Women). Ce programme informe les femmes sur leurs droits, le droit de la famille et du travail en Palestine. Nous encourageons aussi les femmes à concourir aux élections, nous soutenons celles qui ont été élues.

3) L’un de nos objectifs est d’augmenter le rôle de la femme dans la sphère publique : nous avons réussi à établir une sorte de discrimination positive, par exemple à instaurer des quotas de femmes dans les conseils municipaux, fixés à 2 sièges. Chaque municipalité a entre 9 et 15 sièges, mais dans beaucoup de villes et de villages nous avons plus de 2, 4 ou 5 femmes ayant gagné les élections. Beaucoup sont devenues maire ou sont arrivées à la tête du conseil municipal, à Ramallah mais aussi ailleurs.

4) Le 4e domaine est celui du monde du travail. Nous créons des syndicats de femmes, par exemple pour celles qui travaillent dans l’éducation publique et les écoles privées. La majorité des travailleurs dans ce domaine sont des femmes. Mais également dans les instituts de beauté, le secteur du secrétariat, les usines textile.

Récemment, nous avons travaillé avec les femmes du secteur informel, parce que pour nous, les femmes au foyer travaillent aussi. Ce qui signifie que nous encourageons les femmes au foyer à s’organiser en coopératives et en comités, et nous faisons également du lobbying auprès du gouvernement.

En luttant pour la reconnaissance des femme dans la sphère politique, vous basez-vous sur le principe de l’égalité des sexes en elle-même, ou pensez-vous que les femmes puissent véritablement apporter une différence, en tant que femmes, sur la scène politique ?

En réalité, je dirais que les deux sont vrais. Nous nous engageons en politique parce que nous croyons que c’est notre droit de décider des politiques à mener. On ne peut pas parler d’un état démocratique palestinien qui ne fait pas participer la moitié de sa population.

Nous nous sentons aussi responsables pour l’avenir de la nation palestinienne. Dans notre expérience, les femmes ont toujours dédié leur énergie à résister à l’occupation et à créer l’unité pour arrêter les luttes infernales entre le Fatah et le Hamas, et pour résoudre le conflit avec les Israéliens...

Mais en tant que femmes, nous avons réalisé dès le début que la lutte contre l’occupation et pour un Etat souverain était fortement liée à la lutte pour ma libération en tant qu’être humain, et pour ma souveraineté sur mes propres frontières, sur mon corps, mon esprit, mes idées, alors pour nous ce n’est pas seulement... la souveraineté et l’indépendance ne sont pas des abstractions. Sans la démocratie, les femmes n’auront pas assez d’espace pour changer les règles masculines du jeu politique.

Les femmes ont plus de responsabilité dans le changement ; parce que pendant très, très longtemps, nous avons été reléguées à la marge et traitées comme des personnes de 2 ou 3 degrés inférieures aux hommes, par rapport à notre position économique et sociale dans la société . Nous devons d’abord gérer les frontières ou "check-point", si j’ose dire, internes à la Palestine, qui empêchent les femmes d’accéder à leurs droits ; et ensuite nous devons traverser les check-points israéliens créés pour empêcher le peuple palestinien d’accéder à ses propres droits.

Diriez-vous que les femmes sont différentes parce qu’elle sont emprisonnées par des "Check-points palestiniens" en plus des "Check-point matériels israéliens", et qu’elles savent donc comment réagir à l’oppression ?

Je dirais "check-point patriarcal" plus que "Palestinien". Nous jouons un rôle particulier en tant que femmes, mais ce rôle ne devrait pas être une excuse pour nous opprimer. J’aime la maternité, parce que c’est un sentiment unique. Mais je refuse d’être utilisée, oppressée, isolée de tout engagement dans la société parce que je suis une mère. Je n’aime pas le stéréotype de la femme comme mère, soeur, bonne femme au foyer, parfaite en tout. Aussi parce que cette image crée la figure de la "victime". Nous ne sommes pas des victimes, nous sommes très fortes, nous avons un grand pouvoir que nous pouvons utiliser pour changer notre réalité.

Et cela, nous ne pouvons le faire sans la coopération et la coalition de toutes les forces qui oeuvrent à construire la démocratie en Palestine. C’est ainsi que je vois la politique. La politique ne consiste pas à prendre une position officielle, mais à changer notre réalité et à atteindre nos buts, afin de donner plus d’espace aux gens pour s’exprimer. Il faut préciser la notion de politique : si je suis engagée dans une organisation civile, c’est de la politique, si je remets en question le cheikh (autorité religieuse consultée dans la vie quotidienne) sur les lois patriarcales qui traitent du rôle de la femme, c’est de la politique.

Avez-vous été confrontée à une forme de résistance de la part des femmes elles-mêmes dans votre tentative de les faire participer à la vie politique ?

Oui, parce que nous avons des idéologies différentes en vigueur dans notre société, tout comme dans n’importe quelle société, et à cause de l’émergence du Hamas et de nombreux groupes politiques islamiques. Ils essaient de montrer leur pouvoir à travers le corps féminin, l’apparence de la femme ; ainsi en 1989, pendant la première Intifada, pendant que les femmes participaient très intensément à la lutte contre l’armée israélienne, le Hamas essayait de renforcer le port du hijab. Nous avons énormément lutté à ce moment-là. En même temps que nous luttons quotidiennement contre l’occupation, nous devons résister aux groupes islamiques. Il nous a été difficile de convaincre les partis politiques de nous soutenir et de publier une déclaration contre ce qui constituait une violation de nos droits !

Alors si les femmes portent le voile parce qu’elles sont convaincues, c’est la bonne chose à faire, et je dois le respecter. Notre rôle est d’ouvrir des portes aux femmes, de leur donner des informations, et elles décident ensuite de ce que seront leur vie, leur apparence.

Plusieurs femmes soutiennent les groupes islamistes, mais la majorité est séculiaire. Quand je regarde les photos de ma mère, je me rappelle, dans les années 1950, 1960, c’était une génération qui portait les vêtements traditionnels et qui participait aux conférences dans le monde arabe, aux mouvements politique, qui luttait contre le Mandat britannique, les Israéliens... et je me rappelle que ma mère et de ma grand-mère, dansaient avec des hommes dans les mariages... Alors, il y a une différence entre les groupes islamistes et les musulmans ordinaires.
Mais en général, les femmes nous soutiennent. Nous avons réussi à obtenir beaucoup de changements dans la vie des femmes en Palestine.



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