Les Amis d’Al-Rowwad

Je m’appelle Rachel Corrie

Mariio Vargas Llosa est un écrivain très célèbre. D’origine péruvienne, il n’est pas "de gauche", mais plutôt de tendance libérale. En 1990, il s’est présenté aux élections présidentielles et a été battu, au second tour, par Fujimori.

Si vous passez un jour par New York, oubliez les somptueuses soirées musicales de Broadway et essayez de trouver une place dans un petit théâtre chaud et déglingué, le Minetta Lane Theatre, dans la rue du même nom, à la frontière entre Greenwitch Village et Soho. Si vous y arrivez, vous verrez la pièce qui s’y joue « Mon nom est Rachel Corrie ». Vous découvrirez combien peut être terrifiant un spectacle de théâtre lorsqu’il plonge ses racines dans l’actualité et présente un scénario qui, sans préjugés, avec talent et sincérité, raconte une histoire qui, pendant 90 minutes, nous transporte dans l’horreur contemporaine en la personne d’une jeune fille qui, pendant sa courte existence, n’a jamais pu imaginer qu’elle aurait autant fait parler, qu’elle aurait suscité autant de polémiques et aurait été l’objet d’autant de respect et d’amour mais aussi d’autant de calomnies.

L’oeuvre a été présentée l’année dernière, au Royal Court Théâtre de Londres et a dû surmonter de grands obstacles pour arriver à Manhattan. Les pressions des organisations extrémistes pro-israéliennes sont arrivées à faire renoncer son premier producteur, le New Yory Theater Workshop, ce qui a provoqué des pétitions et des manifestations auxquelles ont participé des artistes et des intellectuels de renom, parmi lesquels Tony Kushner. Finalement l’esprit libéral et tolérant de cette ville l’a emporté et maintenant la pièce, qui a reçu d’excellentes critiques, remplit la salle.

Le texte est un monologue, dit par une jeune actrice de beaucoup de talent, Megan Dodds, écrit par Alan Rickman et Katharina Viner à partir du journal de Rachel Corrie, de lettres à ses parents et amis et d’autres écrits personnels. Personne ne dirait qu’une oeuvre aussi bien structurée, qui coule de façon si naturelle, sans le moindre faux-pas pendant une heure et demie passionnante, n’a pas été conçue par un dramaturge professionnel mais construite seulement à partir d’extraits d’écrits mis bout à bout.

Rachel est née à Olympia, un village de l’Etat de Washington. Il semble que depuis l’enfance elle prit l’habitude de dialoguer avec elle-même en écrivant des textes naïfs pleins de fraîcheur montrant la vie provinciale d’une jeune fille qui arrive a l’adolescence, comme tant d’autres aux Etats-Unis, pleine d’inquiétude et de confusion, en proie à une rébellion sans boussole, dont l’état d’âme est profondément insatisfait de sa vie privilégiée et de l’horizon étroit, villageois, qui se présente à elle. Elle y laisse voir une vague intention de devenir poète, quand elle sera grande et se sentira capable d’affronter les auteurs dont elle lit et mémorise sans cesse les vers.

Il n’y a en elle rien d’exceptionnel, seulement les expériences prévisibles d’une jeune fille de la classe moyenne, normale et banale, déconcertée par le monde qu’elle découvre, ses enthousiasmes pour les chansons et les chanteurs à la mode, les flirts éphémères avec les camarades d’étude et, constamment une insatisfaction non formulée, la recherche de quelque chose qui, comme la religions pour les croyants – et elle est plus ou moins croyante mais en tous cas la pratique religieuse ne remplit pas ce vide qui la tourmente parfois – donnerait à sa vie une orientation, un sens, quelque chose qui la remplisse d’enthousiasme.

Cette partie de la vie de Rachel Corrie n’est pas moins intense ni intéressante que la seconde, quoique moins dramatique. Ce qui est singulier, étant donnée l’évolution de son histoire personnelle, c’est que parmi toutes les inquiétudes dont témoignent ses écrits privés, celle qui ne figure absolument pas est la politique, ce qui reflète très bien le comportement d’une génération. Il y a trente ans, les jeunes nord-américains manifestaient leur rébellion et leur inquiétude par des comportements, des modes vestimentaires, des passions, des gestes, l’ensemble nimbé parfois d’un discret anarchisme individualiste ou, à l’extrême opposé, d’une militance religieuse. Mais la politique ne leur inspirait qu’une indifférence la plus totale quand ce n’était pas le mépris le plus radical.

Dans la pièce, peut-être parce que ce moment critique de son existence n’a pas été rapporté dans ses écrits, il y a une grande parenthèse, la période qui amène la jeune fille provinciale qui rêvait de devenir un jour poète à prendre la décision audacieuse de se proposer, début 2003, comme volontaire pour aller lutter pacifiquement dans la bande de Gaza contre la démolition par l’armée d’Israël des personnes apparentées ou amies des Palestiniens accusés de terrorisme.

J’ai pensé d’abord que Rachel Corrie avait été travailler avec mon ami Meir Margalit, un des Israéliens que j’admire le plus, dans son Comité d’Israël Contre la Démolition des Maisons, dont j’ai déjà parlé dans cette rubrique. Mais non, Rachel s’est inscrite dans la Mouvement International de Solidarité, composé surtout par de jeunes britanniques et nord-américains qui, dans les territoires occupés, en allant vivre dans les maisons menacées, essaient d’empêcher – sans grand succès, c’est le moins qu’on puisse dire – une action moralement et juridiquement inacceptable puisqu’elle découle d’une supposée faute collective d’une population civile qui doit être punie dans son ensemble pour les crimes d’individus isolés.

Les lettres que Rachel écrit à ses parents et amis depuis Rafah, au sud de Gaza, révèlent une prise de conscience progressive d’une jeune qui découvre, en les partageant, la misère, l’abandon, la faim et la soif d’une humanité sans espérance, réfugiée dans des logements précaires, menacée de tirs, de pillage, d’expulsion, où la mort imminente est la seule certitude pour les enfants et les vieux. Rachel, bien qu’elle dorme sur le sol comme les familles palestiniennes qui l’accueillent, s’alimentant avec les mêmes maigres rations, a honte des attentions et de la tendresse qu’elle reçoit, du statut de privilégiée qu’elle continue à être, car à tout moment elle pourrait s’en aller et échapper à cette asphyxie.

Ce qui l’afflige le plus c’est l’indifférence, l’inconscience de tant de millions d’êtres humains, dans le monde entier, qui ne font rien, qui ne veulent même pas être au courant du sort ignominieux de ce peuple dans lequel elle est maintenant immergée. Elle était une jeune idéaliste, vaccinée contre l’idéologie et la haine que celle-ci a coutume d’engendrer, aux pensées pures et généreuses qui éclairent chaque ligne des lettres qu’elle envoie à sa mère, en lui expliquant comment, malgré la souffrance qu’elle voit autour d’elle – les enfants qui meurent pendant les incursions israéliennes, le remblaiement des puits d’eau qui laissent mourir de soif des quartiers entiers, l’interdiction d’aller travailler qui enfonce dans la mort lente des milliers de personnes, la panique nocturne provoquée par les sirènes des tanks et les vols en rase-mottes des hélicoptères – il y a soudain, près d’elle, pour la célébration d’une naissance, d’une noce ou d’un anniversaire, un éclat de joie, comme l’ouverture d’un ciel de tempête qui se tansforme là-bas, très loin, en un ciel bleu resplendissant, plein de soleil.
Pour toute personne qui n’est pas aveuglée par le fanatisme, le témoignage de Rachel Corrie sur une des plus grandes injustices de l’histoire moderne – les conditions de vie des hommes et des femmes des camps de réfugiés palestiniens, où la vie n’est qu’une simple agonie – est bouleversant mais est aussi un témoignage d’humanité et de compassion qui touche l’âme (ou ce qui s’appelle ce résidu de décence que nous abritons tous).

Pour nous qui avons vu de près cette horreur, la voix de Rachel Corrie est un couteau planté dans notre flanc, qui fouille la plaie ouverte.

Le reste de l’histoire échappe à l’oeuvre, avec un épisode sur lequel Rachel n’a pas pu témoigner. Le dimanche 16 mars 2003, avec sept compagnons du Mouvement International de Solidarité – jeunes britanniques et nord-américains – Rachel s’est plantée devant un bulldozer de l’armée israélienne qui se disposait à raser la maison d’un médecin palestinien de Rafah. Le bulldozer l’a renversée en lui brisant le crâne, les jambes et tous les os de la colonne vertébrale. Elle est morte dans le taxi qui l’amenait à l’hôpital de Rafah. Elle avait 23 ans.
Dans sa dernière lettre à sa mère, Rachel Corrie avait écrit : « Tout ceci doit se terminer. Nous devons abandonner tout autre projet et consacrer nos vies à ce que ça se termine. Je crois qu’il n’y a rien de plus urgent. Je ne veux pas danser, avoir des amis et des amoureux ni dessiner des petites histoires pour mes compagnons. Je veux, avant, que ça se termine. Ce que je ressens s’appelle incrédulité et horreur. Déception. Je suis effondrée de penser que cela est la réalité basique de notre monde et que, de fait, nous participons tous à ce qu’il arrive. Ce n’était pas ce que je voulais lorsqu’on m’a donné cette vie. Ce n’est pas ce qu’espéraient les gens d’ici quand ils sont venus au monde. Ce n’est pas le monde dans lequel toi et mon papa voulaient que je vive quand vous avez décidé de m’avoir...

par Mariio Vargas Llosa
pour La Nacion



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