Les Amis d’Al-Rowwad

Gazernica, mon amour

Sans le célèbre tableau de Picasso, qui se souviendrait encore de Guernica, de l’incendie qui la dévora et du millier de morts qui en parsemèrent les rues en avril 1937 ?
L’œuvre du peintre l’a sertie pour l’éternité dans la mémoire de l’humanité. D’autres massacres ont eu moins de « chance ». Aucune plume, aucun pinceau n’ont pu rendre palpable le martyre des enfumés d’Algérie, des mitraillés de Madagascar, des forçats du train Congo Océan, des damnés quittant l’île de Gorée dans le cliquetis de leurs chaînes.
Le massacre de Gaza tombera-t-il à son tour dans l’oubli ? S’estompera-t-il, le visage de ces enfants aux bouches hurlantes d’effroi devant un déluge de feu qu’ils ne comprennent pas ? S’éteindra-t-il, le souvenir de ces femmes fouillant à mains nues les gravats à la recherche de leurs proches ? Sera-t-il revêtu du manteau de l’oubli, le spectacle des rues jonchées de cadavres désarticulés entre lesquels serpente une vieillarde aux joues sanglantes ?
- J’ai tout vu à Gaza, gémit l’enfant au regard vide.
- Non. Tu n’as rien vu à Gaza, lui répond le chœur médiatique, le chœur politique, le chœur artistique, le chœur sec.
- Est-ce cela, la guerre ? Le feu descendant du ciel, le feu venant de la mer, les mères, les pères et les enfants terrés dans des abris de fortune ? Si je suis sans défense, est-ce encore la guerre ? , demande l’enfant.
- Oui, répond le chœur, vaguement agacé. Cela s’appelle la guerre, le conflit. Tu apprendras que celui qui est plus armé que toi est aussi plus moral. Tu apprendras à courber l’échine en silence devant lui, à implorer son pardon pour les offenses qu’il t’aura faites. Tu apprendras à mourir sans faire de bruit pour ne pas troubler sa sérénité. Sache que s’il te tue, c’est pour ton bien.
- Mais pourquoi ?
- Pour qu’à l’avenir, tu ne t’avises plus d’utiliser ton bulletin d’électeur pour en faire mauvais usage. A Guernica, le nom de code de l’opération était Rügen (réprimander, en allemand). Il fallait punir les Espagnols pour avoir voté pour le Front Populaire.
- Mais qui êtes-vous ?
- Nous sommes la communauté internationale, riche, blanche et morale.
- Et moi, n’y suis-je pas ?
- Tu n’y penses pas, petit misérable, petit loqueteux ! Tu insultes le paysage en y insinuant ton corps malingre et ton visage tourmenté. Cela fait des siècles que nous te massacrons et que nous te civilisons sans parvenir à en finir avec ton engeance !
- Que dois-je faire ?
- Des concessions ! Concède tous les jours, tant qu’il te restera quelque chose à offrir en échange de rien, un bout de terre, un lambeau d’orgueil, le vague souvenir d’une splendeur enfuie, tes rêves, tes désirs. C’est ainsi que tu arriveras à nous complaire. Notre regard bienveillant sera ta récompense. Tu accéderas au perron de nos demeures quand tu feras tienne la haine que nous inspirent tes semblables.
L’enfant se tut. La nuit tomba sur Gaza. Le ciel se remit à déverser ses flammes. Indifférent, il songea que, bientôt, il n’aurait plus rien à concéder puisqu’il ne lui resterait rien. Enfin, presque rien. Il lui resterait à offrir, en guise de bouquet final, le feu d’artifice de son propre corps, le tableau éphémère d’une myriade d’étoiles ensanglantées.

Brahim SENOUCI



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